LE PAILLON (première partie)

LE PAILLON (première partie)

30 mars 2022 0 Par Nice City Mag

Pendant des décennies, et plus encore, des siècles, il a été l’axe central du développement de notre ville.
Parler du Paillon, c’est parler de Nice : « Nice est fille du Paillon ».

Comme beaucoup de Niçois, le Paillon vient de plusieurs souches, de quatre cours d’eau issus de Levens, l’Escarène, Contes et Laghet.
Quatre cours d’eau réunis en un seul fleuve qui au bout de 35 kilomètres de sinuosité se jette dans la mer au jardin Albert 1er.

C’est le long de ce fleuve côtier méditerranéen que les premiers développements ont eu lieu.
Il était une route vers le Moyen Pays, et donc à ce titre une voie de ravitaillement pour la ville.
Mais plus que cela, il était source de vie et d’énergie. Aussi bien pour les paysans qui irriguaient leurs champs et faisaient boire leurs troupeaux.
Que pour les artisans, minotiers, tanneurs, cordiers, dont le courant assurait l’exploitation de ces petites industries naissantes.
Sans oublier la pêche aux anguilles, banmarenca, et ses bancs de gravierà, dans lesquels les maçons venaient chercher sable et granulés pour construire.



Le Paillon, c’était la vie qui avançait,
Nice qui se transformait, petit à petit.

Au gré des chants des bugadières.
Vous savez, ces magnifiques et fières niçoises, ces marida lenga… Avec leur banastra, leur corbeille sur la tête, qui remuait, boulegà !, le linge dans l’eau, maniant le battoir aussi agilement que fortement.
C’est dans le Paillon que jusqu’à la fin du XIX° siècle se firent toutes les lessives, celles des familles, mais aussi celles des estrangers.
Car il n’y avait ni eau courante, ni teinturerie, du moins pas encore, ou pas encore généralisé.
Et le Paillon, cet immense (lavoir) naturel, était leur lieu d’expression.
Il fallait voir l’alignement de ces centaines de draps blancs dans le lit du Paillon en train de sécher.
Oui, fières ces niçoises, et libres. D’ailleurs, n’est-ce pas une de ces lavandières qui…
Elle s’appelait, Catherine Segurane.

Au gré aussi de ses caprices.
Car cette rivière tranquille, très compacte et accidentée, pouvait se transformer en torrent impétueux, balayant tout sur son passage.
Avec des vagues de plusieurs mètres de haut déferlant sur la ville.
Comme en 1529, où le Pont Saint-Antoine, le seul passage entre les deux rives, fut englouti.
Du nom du protecteur des maladies contagieuses comme la peste, le Pontem Sancti Antonii, avec ses trois arches, fut démoli lors du siège franco-turc pour protéger la ville et reconstruit en 1545.
Tout au long des siècles, il subit de nombreuses réfections, jusqu’à ce que devenu le Pont Vieux, face à l’actuel Lycée Masséna, il fut détruit en 1921 lors de la couverture du Paillon.

Durant la guerre de la succession d’Autriche, le Paillon engloutit un bataillon entier de l’armée gallispane, franco-espagnole, qui le traversait pour s’attaquer aux troupes piémontaises retranchées sur le Mont Alban.
Au XIX° siècle, le danger de ses crues était tel qu’un cavalier était missionner pour parcourir les berges du fleuve, depuis La Trinité jusqu’à son embouchure, et prévenir les bugadières au cri de « lou Paioun ven ! ».
Plus près de nous, le 17 novembre 1940, le Paillon envahit la place Risso, le pont Barla est submergé et tous les quartiers entre Carabacel et Médecin sont inondés.

Avec le Paillon, c’était Nice qui se transformait. Et qui s’en détournait, comme l’enfant devenu adulte quitte un jour ses parents.
Faut dire qu’il était devenu sale, terrains abandonnés, voies d’eau stagnantes. Lui, le gardien, le rempart, la vie… il était devenu inutile.
Il fut donc décidé que l’urbanisation de la ville passerait par la disparition du Paillon.
Certes, progressive, mais irréversible.
La main de l’homme allait aménager de nouveaux espaces.
Et dans le même temps, les Niçois, ceux du babazouc, mais les autres aussi, revendiquaient la mémoire de leur ville.
Quitte à proclamer haut et fort le refus d’un avenir qui supprimait son passé.
Le refus d’arracher une page de ce grand livre, comme si elle n’avait jamais existé !

Se souvenir…
Se souvenir qu’en lieu et place du Lycée Masséna actuel s’élevait au XVII° siècle, en 1632, un couvent de moines augustins déchaussés.
Ces « Petits-Pères » de l’ordre mendiant, qui avaient fait le triple vœu de pauvreté, chasteté, obéissance et qui, jusqu’en 1746, marchaient pieds nus.
Et c’est parce que ce bâtiment existait là, qu’il devint ensuite Collège religieux, puis Lycée.
     Alors oui, si on ne peut s’élever contre l’évolution de l’histoire, la disparition du Nice d’autrefois, il faut en défendre et l’identité et le patrimoine qui nous reste.
Comme autant de joyaux de notre couronne ! Et donc fêter et fêter encore…
     Se souvenir que si le Paillon n’est pas un quartier en soi, il a marqué de son empreinte les quartiers de ces deux rives.
Et toutes les transformations, la construction des ponts, les différentes couvertures, n’ont été que des étapes dans leur développement…  

     Il fallut d’abord penser à relier, à communiquer.
Et pour cela, passer au-dessus du Paillon, enjamber ce creux qui fracturait la ville en deux.
On a cherché à unifier, rejoindre ce qui était séparé.
Réunir « l’Antica Nizza » et la « Nice New », comme disait ce grand voyageur qu’était Alexandre Dumas.

Depuis le Moyen Age, il n’y avait que le Pont Saint-Antoine.
Mais la ville s’était développée, de nouveaux quartiers créés, avec de nouvelles voies de communication.
Et le vieux pont, délabré, cher au cœur des Niçois, était insuffisant.
Alors on décida d’en construire un nouveau, entre la place Charles-Albert sur la rive gauche et le quai Masséna sur la rive droite.
Le pont Neuf fut construit entre 1820 et 1824.
Et dès 1828, la municipalité veut aménager les quais du Paillon, comme ceux  de la Seine à Paris ou ceux de l’Arno à Florence, et  décide l’endiguement du fleuve depuis les murs du pont Neuf jusqu’à l’embouchure.
Ces travaux sont réalisés de 1832 à 1836.
     Le pont Saint-Augustin était alors devenu le pont Vieux.
Et à son tour, en 1875, il fut restauré et élargi, après qu’en 1868 eut lieu la première couverture du Paillon, et la création du square Leclerc.    
     La disparition des deux ponts était alors programmée.

Le pont Neuf disparut un jour de décembre 1881, pour que soit créé le Casino municipal et qu’à partir de 1891 de nouveaux grands travaux se poursuivent vers l’embouchure permettant la réunion des deux parties opposées de la place Masséna, et en 1893, la création de l’actuel jardin Albert Ier.
     Et le légendaire pont vieux disparut à son tour, un jour d’octobre 1921, lors de l’achèvement des travaux du nouveau Lycée, alors que le Paillon est couvert du square Leclerc à la rue Tondutti de l’Escarène.    
     Des disparitions qui brisèrent le cœur des Niçois.

D’autres ponts furent construits, tout au long du XIX° siècle, au fur et à mesure que la ville se développait.
     Au sud certes, avec en 1865 le pont des Anges, sur l’emplacement de la Promenade des Anglais, qui la reliait avec le quai des Etats-Unis.
Mais surtout vers l’est, avec de nouvelles centralités. Comme le faubourg Saint-Jean-Baptiste, sur la rive droite, entre la rue Défly et la place Masséna, avec ses artisans et ses nouveaux commerces, auberges et hôtels pour voyageurs et représentants.
Un transit important entre le Var et le Moyen Pays Niçois.
Et son vieux lycée, totalement restructuré pour accueillir des centaines de jeunes garçons et inauguré le 26 avril 1909 par le Président de la République, Armand Fallières.
Comme beaucoup de niçois, j’y faisais déjà mes classes, lorsqu’en 1963 il fut dénommé « Lycée Masséna ».
Une institution à Nice, le « bahut » !
C’est d’ailleurs dans ses locaux qu’eut lieu, les 15 et 16 avril 1860, le plébiscite du rattachement de Nice à la France, quarante-huit ans après avoir ouvert ses portes pour la première fois.
       Le pont Garibaldi fut construit en 1873, reliant la place Garibaldi et la rue Défly sus-nommée.
Le pont Barla, en 1899, reliant la rue Barla et le boulevard Carabacel.
Un autre, en 1889, reliant les places d’Armes et Risso.  Enfin, en 1893, un dernier reliant les quartiers des Abattoirs et Pasteur.



(à suivre)

Sources notoires pour l’écriture de cet article : Centre du Patrimoine – Sus lu barri, Roger Isnard – Nice Quartier, Editions Mercure…