PORTRAIT en XV – RINA VIERS

Chaque semaine, nous vous présentons une personnalité qui est très attachée à Nice et sa région.
Ces personnalités issues de différentes catégories socio-culturelles, nous présenterons, au-delà de leurs activités, leur angle de vision de Nice.
En 15 questions, toujours les mêmes, Ils se prêtent au jeu du “Portrait en XV” (15 questions)


Cette semaine, nous découvrons Rina Viers , présidente et fondatrice de l’Association Alphabets, créée en 1991, au salon Expolangues à Paris.
L’association diffuse l’histoire de l’écriture et l’invention de l’alphabet à l’aide de deux expositions « La naissance des alphabets sur les rives de la Méditerranée » pour les adultes et « D’où vient notre alphabet ? » pour les enfants.
L’association organise des causeries, des conférences, des colloques.
Des publications sont destinées aux enfants comme aux adultes, en particulier deux affiches ‘Alphabets méditerranéens’ et ‘L’arbre des alphabets’.
Professeur agrégé d’hébreu moderne, chargé de cours d’hébreu à la Faculté des Lettres de Nice, Rina Viers a également enseigné en Israël le français, l’hébreu et la géographie.

1) Rina, où êtes-vous né ?
Née à Paris, le 29 novembre 1939, j’ai grandi jusqu’en 1945 en zone occupée, dans les Landes. Puis dans une collectivité, La Cité Nouvelle, à Châtenay-Malabry, au sud de Paris.
En 1950, Maman, veuve depuis la fin de la guerre, a décidé de se remarier en Israël avec un ami de jeunesse de son frère, originaire d’Ukraine où elle est née.
Revenue en France pour y préparer une thèse de doctorat sur Marcel Proust, j’ai été encouragée à préparer l’agrégation d’hébreu.

2) Comment se sont passées vos premières années à Nice ?
Je suis arrivée à Nice en août 1982, et par conséquent je suis niçoise d’adoption.
Suite à la création au lycée Masséna d’un poste à plein temps d’enseignement de l’hébreu, en ma qualité d’agrégée, j’ai été invitée à y enseigner cette langue.
J’ai immédiatement accepté, d’autant que, deux ans auparavant, quand j’ai prêté mes services de secrétaire à un congrès international sur les manipulations génétiques, organisé à la faculté des sciences, au parc Valrose, je m’étais promis de venir travailler à Nice.
L’abondance des fleurs sur la Côte d’Azur m’a enchantée.
Or, la botanique est une de mes passions.

3) Avez-vous une anecdote sur ces premières années à Nice ?
À Nice, j’ai été accueillie chaleureusement par l’amie de ma mère, Jeannette Philipp.
C’est elle qui nous a sauvées, toutes les deux, des rafles en nous évacuant de Paris, au moment de l’Exode.
J’ai logé dans son appartement situé dans le Vieux-Nice, rue de l’Abbaye. Je n’avais que deux rues à traverser pour aller au lycée.
Par ailleurs, j’avais décidé d’explorer la ville à pied, pendant le premier mois, pour apprendre les noms des rues et m’orienter facilement. En face de ma fenêtre vivait un perroquet.
Il criait à longueur de journée « maman » et je croyais aussi entendre, parmi ses phrases inintelligibles, « t’as été à la synagogue ? » Le soir de Noël, mes voisins m’ont invitée à partager un modeste repas pour que je ne reste pas seule.



4) Décrivez nous votre activité ?
J’avais réussi à recruter 74 élèves d’hébreu au lycée Masséna, des élèves de différentes classes et sections.
Le lycée m’autorisait aussi à accueillir des élèves venant d’autres lycées le mercredi après-midi.
Il y avait parmi eux des élèves brillants avec lesquels je travaillais séparément pour leur permettre de se présenter au baccalauréat avec l’hébreu comme première langue étrangère.
Le lycée m’avait permis de travailler avec mes élèves dans un laboratoire de langue très sophistiqué, ce qui les a aidés à s’exprimer correctement.


5) Comment avez-vous commencé cette activité ?
Pour favoriser les relations entre mes élèves de différentes religions : juive chrétienne et musulmane, j’ai eu l’idée de créer une exposition interdisciplinaire, en collaboration avec d’autres professeurs et élèves d’arabe, d’espagnol et d’hébreu du lycée, sur l’Espagne du Moyen âge, terre de rencontre de trois cultures : chrétienne, juive et musulmane.
L’exposition a remporté un grand succès, d’une part par sa localisation centrale, à Nice-Étoile, d’autre part, par les huit conférences organisées dans différentes salles de la ville.
Les élèves ont élaboré avec moi quatre diaporamas.
Enfin, pendant un an, j’ai disposé d’une heure par semaine pour raconter cette histoire sur les ondes de la radio Shalom Nitsan.

6) Avez-vous eu un mentor qui vous a formé ?
À l’université de Nice, Éveline Caduc, professeur de Lettres à l’université de Nice, m’a chargée de quelques heures de cours, sur la Bible.
C’est avec elle et la fille d’un archéologue, Suzanne Constantini, que j’ai pu fonder, plus tard, l’association Alphabets
Dans le cadre du salon Expolangues, à Paris, en pleine guerre du Golfe, en 1991, un espace nous a été offert pour y présenter les activités de l’association ainsi qu’une exposition sur les origines de l’alphabet.
Nous avons réussi à recruter 50 adhérents durant les huit jours qu’a duré ce salon.


7) Avez-vous une anecdote sur vos débuts dans l’association ?
Pour m’intégrer dans la vie sociale des professeurs du lycée Masséna, au cours de la fête des rois, j’ai eu l’audace de me déguiser en voyante, avec un anneau à l’oreille et une robe taillée dans un sari indien décoré de broderies au fil d’or.  
J’ai tiré les cartes aux collègues dans une atmosphère mystérieuse, près d’une petite table ronde où une lampe de poche était couverte d’un tissu transparent.
Certains d’entre eux ne se sont pas doutés que j’utilisais leurs confidences entendues dans la salle des professeurs.
Ils sont restés bouche-bée devant mes révélations.
Mais mon instinct et mon empathie envers les gens m’ont fait dire des choses qui correspondaient de très près à ce qu’ils avaient vécu. Inutile de vous dire qu’ils me suppliaient déjà que je leur tire de nouveau les cartes…

8) Aviez-vous un autre travail au début de cette activité ?
En tant que locutrice bilingue français-hébreu, j’ai été sollicitée pour effectuer des traductions écrites et orales par la cour d’appel d’Aix-en-Provence.
Durant une quinzaine d’années, j’ai eu le privilège de chanter dans une chorale de musique sacrée, sous la direction de Pierre-Philippe Bauzin, un musicien génial et un organiste hors pair. Il faut dire que pour mener à bien toutes ces activités, il me fallait être très organisée. J’arrivais à associer des amis qui m’aidaient à réaliser mes projets culturels.
Un exemple sensationnel : l’exposition Les calendriers du monde construite avec une collègue mathématicienne et astronome, Jeanine Chappelet, qui avait créé le club d’astronomie au collège Valéri.
Pour mettre au point, avec précision, le calendrier musulman, je suis allée jusqu’à téléphoner à l’imam de la mosquée de Paris.

9) Comment avez-vous vécu votre Activité durant ces 2 dernières années ?
ICes deux dernières années de pandémie, j’ai profité du ralentissement de mes activités extérieures pour améliorer et enrichir les publications de l’association Alphabets. D’un côté, le bulletin trimestriel s’est enrichi de pages et de thèmes supplémentaires. De l’autre, la lettre d’information mensuelle, l’Infolettre, nous a permis de garder le contact avec les adhérents qui, de temps à autre, ont contribué par des articles.

10) Quels sont vos projets à venir pour l’Association ?
Bien que retraitée depuis plusieurs années, je garde le contact avec les élèves en proposant des causeries dans les classes de 6e qui ont au programme l’histoire de l’écriture, mais très peu de choses dans leurs manuels sur l’invention de l’alphabet.
Les jeunes me permettent de conserver ma vivacité d’esprit. Ils m’encouragent à poursuivre la rédaction d’outils pédagogiques.
J’ai commencé par la traduction de l’hébreu en français du livre magistral de Ada Yardeni Aventurelettres, histoire de l’alphabet.
Puis, j’ai écrit deux livres : Notre alphabet prend ses racines en Égypte et Le soleil, la lune et les étoiles, signes d’écriture en Mésopotamie et en Égypte.  
Cette année, nous éditerons l’exposition D’où vient notre alphabet ? sous forme de livre

11) Quelle est votre vision actuelle de Nice : urbanisme, vie sociale et ambiance ?
La ville de Nice est très étendue, ouverte sur la Méditerranée.
Elle est composée de nombreux quartiers très différents qui ont des bibliothèques servant de centres culturels.
Il faut dire qu’avec la pandémie, les rues se vident très tôt dans la soirée. Les gens restent chez eux. Il est difficile de les faire sortir pour assister à des manifestations culturelles.
La ville de Nice est riche de beaux musées. J’ai été accueillie au Musée d’archéologie pour y tenir un colloque international, Les premières cités et la naissance de l’écriture.
Notre grande exposition : La naissance des alphabets sur les rives de la Méditerranée, y a été présentée et a accueilli de nombreux visiteurs et des classes entières de collégiens. 
J’ai cependant l’impression que les touristes profitent plus de ces lieux artistiques que les Niçois.

12) Avez-vous des hobbys, que faites-vous pour vous détendre ?
Mes moments de détente, je les passe avec un livre ou à découvrir et photographier les nouvelles fleurs plantées dans le jardin du monastère de Cimiez, où il m’arrive de poser des questions aux jardiniers…

13) Vous lisez ? Quel est votre livre du moment ?
En ce moment, je lis le livre de Boris Cyrulnik, Le laboureur et les mangeurs de vent.
Le suivant sera celui d’Antoine Compagnon, Marcel Proust du côté juif. Mais, en raison de la guerre en Ukraine, et du fait d’y être allée visiter la ville de Loutsk où ma mère est née, je me documente beaucoup sur ce pays et son histoire, ses langues et ses aspirations.

14) Votre musique du moment ?
Jean-Sébastien Bach me tient compagnie le plus souvent. J’ai eu la chance et l’honneur de chanter sa messe en si mineur à l’église du Port. 

15) Avez-vous un rêve, lequel ?
Je rêve de partir le plus souvent possible dans des pays autour de la Méditerranée et ailleurs, pour partager mes connaissances sur ce sujet universel, les origines de l’alphabet.
Je me suis déjà rendue en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, au Liban, en Israël, en Tunisie et en Égypte où j’ai pu présenter une communication à la Bibliotheca Alexandrina.
Si les utilisateurs de l’alphabet prenaient conscience de l’origine commune de leurs écritures, ne se sentiraient-ils pas plus proches ?

Merci, Rina









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