LE PAILLON (deuxième partie)

LE PAILLON (deuxième partie)

5 avril 2022 1 Par Nice City Mag

Pendant ce temps, l’idée d’enterrer définitivement le Paillon faisait son chemin.
Il n’était plus d’aucune, mais alors d’aucune utilité. Il fallait le couvrir.

D’autant que la place Masséna, ce terrain vague entouré de marécages, était devenue le centre de l’élégance à Nice.
Et que les aménagements se multiplièrent pour la visite de Napoléon III en 1860.
Le boulevard de la Rive Droite du Paillon, qui devint quai Masséna et aujourd’hui avenue de Verdun, était le lieu à la mode que fréquentaient les riches touristes.
Avec ses logements résidentiels, ses hôtels et magasins de luxe… Les riches épouses et les maitresses entretenues se précipitaient pour s’offrir la dernière robe à la mode et la parure la plus onéreuse.
Bien entendu, la clientèle de ces établissements, tout comme les commerçants et les habitants, pressaient les édiles de faire disparaître ce qui était devenu un « tout à l’égout »…
le Paillon, notre Paillon !


     En l’espace d’une vingtaine d’années, le Paillon fut recouvert, du niveau de la rue Gubernatis à la place Masséna, en deux tranches.
La première, de 1867 à  1868, permis la création du square Masséna, avec la statue d’André Masséna, inaugurée l’année suivante, le 15 août 1869. 
Masséna, ce Maréchal d’Empire nommé par Napoléon 1er, en 1804, duc de Rivoli, Prince d’Essling, était un enfant de Nice, bien que né à Levens.
Outre ces hauts faits de guerre et son parcours napoléonien, il reste celui qui permit la restauration du lycée qui porte son nom.

La seconde, de 1881 à 1885, permis l’édification du Casino municipal, inauguré le 4 février 1884.
Sur cette magnifique place qui était devenue, en 1852, la place Masséna, bordée d’immeubles de la même hauteur et de la même couleur.
Une exigence de coloris imposée par le Consiglio d’Ornato, le Conseil d’Ornement de Turin. 
Là où les élus municipaux avaient voulu, en 1832, construire une église à la suite du vœu fait par les Niçois, lors de l’épidémie de choléra.
Que de bals, de spectacles joués sur la scène de théâtre du Casino.
Avant qu’il ne disparaisse en 1979 pour que l’on retrouve la perspective du Paillon, avec en fond le Vieux Nice.



Et puis, la couverture alla jusqu’à la Promenade des Anglais, avec beaucoup de difficultés, à partir de 1887, pour livrer au public plus de 30 000 mètres carrés de jardin, le 20 novembre 1895.
Ce jardin qui prit le nom du roi des Belges en 1914, le jardin Albert 1er, en hommage à la Belgique envahie par les troupes allemandes.
Après y avoir transféré le kiosque à musique, on y aménagea, en 1894, un lac et une grotte artificiels, qui furent remplacés en 1946 par le Théâtre de Verdure que nous connaissons aujourd’hui.

Paillon. Et cette couverture remonta, en plusieurs tranches, jusqu’à l’actuel Palais des Expositions. En même temps que la ville se métamorphosait.
Que les évolutions changeaient son visage, qu’un nouveau présent allait s’inscrire dans sa mémoire, faisant table rase du passé.    
Ainsi, au cours des années 20 et 30, les autobus remplacèrent les tramways.
Le nombre de cars se multipliait, comme les lignes et les destinations.
En 1934 on inaugura la gare des autobus, qui fut détruite en 1980, juste après le Casino municipal, pour créer sur leurs emplacements l’Espace Masséna, en 1983.

Ainsi aussi, pour faire face au développement des manifestations commerciales, toujours de plus en plus nombreuses, après avoir réalisé l’esplanade entre la place du XV° Corps, ex-place d’Armes, et Risso, où se tenait la Foire de Nice, on décida de construire, entre 1954 et 1960, l’actuel Palais des Expositions.

    A partir des années 1960, les travaux de la couverture du Paillon vont en s’accélérant.
Car, il fallait combler les vides, réaliser de nouvelles portions, avec d’impressionnants ouvrages d’art, détruire, reconstruire, toujours et encore, pour que la couverture soit totale, en continu.
Et aménager.  En 1973 sont créés les jardins suspendus, une première coulée verte suivie dix ans plus tard par l’inauguration d’Acropolis, le 31 mars 1984, palais des congrès de renommée internationale.
Dans l’espace libéré entre ces deux aménagements seront réalisés le Mamac et le Théâtre de Nice en 1990 et, plus récemment, en 2002, la bibliothèque Louis Nucéra et sa Tête Carrée, monumentale sculpture habitée de Sosno, la Tête carrée a été conçue par l’architecte Yves BAYARD *.

Au nord, en amont du Palais des Expositions, le Paillon est toujours présent.
Il traverse la plaine de Bon Voyage et la vallée de Saint-Pons.
Là où se trouvaient de nombreuses exploitations agricoles, où se fit l’essor industriel de Nice.
Là où le terrain était d’un très faible coût, où l’on installait tout ce qu’on ne voulait pas au centre-ville.
Aussi bien l’usine à gaz, la prison ou les dépôts d’essence le long du Paillon
La gare de marchandises Saint-Roch, en 1926, et les premiers logements sociaux, HLM et autres plans courants, qui modifièrent toute la structure du quartier.
Les abattoirs, installés route de Turin depuis 1868, rénovés et modernisés dans les années 1950, aujourd’hui friche culturelle. Mais jusqu’au début du XX° siècle, les bestiaux, à leur arrivée, étaient parqués dans le Paillon.
Tout comme l’étaient, d’ailleurs, les autres animaux, chevaux d’équipages ou bêtes de foire.
C’était le quartier des bouchers, tripiers et charcutiers. Relié à la rive droite jusqu’en 1970, par la passerelle des Abattoirs, construite en 1915.

Et puis, un peu plus haut, à Bon Voyage, la décharge publique, la rementa, comme on disait alors.
     Encore plus au nord, sur la rive droite, l’Abbaye de Saint-Pons domine le fleuve depuis le VIII° siècle et l’asile des aliénés, ouvert en 1862, incendié en 1875 et reconstruit en 1876. Enfin, l’Ariane, dans cette vallée que l’on appelle maintenant « du Paillon ». Là où tout finit. Là où même s’il est toujours présent, le Paillon disparaît sous les coups de boutoirs de cette urbanisation à marche forcée.

Hier, le Paillon et ses eaux étaient utiles à la ville.
Aujourd’hui, il  n’est plus qu’une réserve foncière, pour infrastructures en devenir.
Peut-on oublier son histoire, sa géographie, son paysage ?
Doit-on opposer le Paillon Bas, invisible, enfermé dans ses arches,  et le Paillon Haut, que l’on vit encore à ciel ouvert ?
Et dans sa partie haute, ne peut-on faire la ville de demain avec le Paillon d’hier ?
    
Redécouvrir le fleuve avec tous ses quartiers riverains, Saint-Roch, Bon Voyage, Pasteur, l’Ariane, moitié ruraux moitié industriels, brusquement plongés dans la modernité, devenus de véritables villages.
Nice est encore, aujourd’hui, le long de son fleuve, une ville de villages.

Sources notoires pour l’écriture de cet article : Centre du Patrimoine – Sus lu barri, Roger Isnard – Nice Quartier, Editions Mercure…

*L’architecte Yves BAYARD s’était inspiré d’une sculpture préexistante de Sosno, d’une taille de 30 cm. Juridiquement, l’œuvre architecturale en question est qualifiée d’œuvre composite, ou dérivée,  c’est-à-dire une œuvre architecturale qui intègre en tout ou partie d’une œuvre première, la sculpture).