JEAN MOULIN

Le Jean Moulin que nous connaissons tous, le Résistant, c’est celui des livres d’histoire.

Et c’est à ce Jean Moulin là que notre mémoire collective fait le plus souvent appel.
A ce héros par excellence,  unificateur de la résistance française, représentant personnel du Général de Gaulle dans la France occupée et qui conduisit sa mission jusqu’au sacrifice de sa vie.
A  ce Jean Moulin qui, voici plus de 70 ans, partit, par un temps de décembre, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit.

Un peuple d’ombres qu’il anima et qu’il symbolise. Avec ce sentiment qui appelle la légende, sans lequel la Résistance n’eût jamais existé, et qui est simplement l’accent invincible de la fraternité.

Mais il est un autre Jean Moulin, le même, bien sûr, mais différent…
l’artiste, ce Jean Moulin attaché à sa Provence, sportif, aimant la vie et… les femmes, diplômé de droit, doué d’un joli coup de crayon, galeriste et marchand d’art.
Jean Moulin est né le 20 juin 1899 à Béziers (son père y était Conseiller Général).
Son premier dessin fut, à l’âge de 6 ans, La Promenade des Anglais, et sa première caricature a été publiée à l’âge de 16 ans, dans la revue Baïonnette.
Il fait des études de droit à la Faculté de Montpellier, travaille dans différents Cabinets, préfectoraux, ministériels, est nommé Sous-préfet en 1930, Préfet en 1936.
Enfin, il est nommé  Délégué du Comité National pour la France Libre le 24.12.1941, jour auquel je faisais allusion précédemment.

Mais parallèlement, il continue de dessiner, de publier, d’exposer.
C’est la deuxième vie de Jean Moulin qui ne fut pas seulement un artiste-dessinateur et un collectionneur, mais le responsable d’une galerie d’art contemporain.
L’art était, pour lui, un moyen de percer un mystère autrement plus profond, plus important  que celui du simple échange,de la création : le mystère de la condition humaine.

Comme une lumière que l’on cherche et qui doit éclairer.
Au milieu de la tyrannie et des barbaries du XX° siècle, Jean Moulin cherche, cherche encore et toujours, sans jamais renoncer, toujours par l’art, mais aussi dans la résistance.

Il cherche comment n’être ni bourreau ni victime, ni maître ni esclave.



Jean Moulin ouvrit le 16 octobre 1942, une galerie à Nice, la Galerie Romanin.
Elle était située, juste à côté, au 22 de la rue de France.
Romanin était le pseudonyme que l’ancien préfet Jean Moulin avait choisi en 1922, pour signer les dessins satiriques qu’il exposait ou publiait.

Et puis, le 9 février 1943, à 15 h précisément, Jean Moulin était présent à Nice, sans qu’on puisse imaginer sa véritable identité, celle d’un grand dirigeant de la Résistance.

Il inaugurait incognito la première exposition de peintures contemporaines de la galerie d’art qu’il venait de créer, la galerie Romanin (qui lui servait de « couverture » pour ses multiples activités et déplacements).


S’y trouvaient exposés des travaux de Matisse, Bonnard, Degas, Chirico, Dufy, Friesz, Kinsling, Laprade, Rouault, Severini, Utrillo et Valadon.
C’est vous dire, la qualité et le haut niveau de cette exposition.
Jean Moulin réalisa pendant moins d’un semestre, entre février et juin 1943, une étonnante série d’expositions.
S’il avait pu continuer cette aventure, Jean Moulin aurait vraisemblablement eu l’occasion d’exposer à Nice tous les grands maîtres contemporains.

Car il créait une véritable activité professionnelle et artistique, autour de la galerie.
Son secrétaire dans la Résistance, Daniel Cordier, soulignera même que Jean Moulin n’était pas un résistant qui avait une galerie, mais un galeriste qui fit de la résistance.

Et cette galerie, bien sûr, fut aussi une couverture pour maintenir les contacts avec les résistants de la région.

Comme ce jeudi 27 mai 1943, où Jean Moulin est particulièrement heureux, très heureux, dans ses deux vies :
–  il vient de réunir le Conseil National de la Résistance et l’unification se passe le mieux possible,
–  et surtout, il a réussi sa négociation pour la venue de gouaches de Kandinsky à sa galerie de Nice.
Ce soir-là, Jean Moulin, est fou de joie, particulièrement détendu.
Il offrit même à son secrétaire un ouvrage sur l’Histoire de l’art moderne.

Il lui parla longuement de l’art, de la forte et vive estime qu’il portait aux « grands artistes de l’art moderne« , je le cite, « qui nous aident à déchiffrer le monde dans lequel nous vivons. Nous avons la chance d’être les contemporains de Braque, Kandinsky, Matisse, Mondrian, Picasso. Si nous voulons comprendre notre époque, il faut regarder leurs œuvres ».
L’ultime exposition de la galerie Romanin fut annoncée par voie d’affiche du 3 au 30 juin 1943, elle ne concernait pas encore Vassili Kandinsky : elle réunissait des aquarelles et des dessins de Renoir, Utrillo, Picasso et Valadon.

Dix-huit jours après cette inauguration, le 21 juin 1943, c’était l’arrestation de Caluire : l’aventure s’interrompait brusquement.

Mais le « testament » de l’homme Jean Moulin, dans ses propos et dans ses écrits, restera.
Jean Moulin place la liberté de pensée et d’expression au dessus de tout, de sa vie même. Il veut se battre pour ses valeurs, celles de la République, Liberté, Egalité, Fraternité.

Mais aussi pour l’intégrité contre la corruption, la vérité contre le mensonge. Et la liberté, toujours.
Jean Moulin combat tous les obscurantismes et tous les absolutismes.
Il se dresse contre tous les bras armés des totalitarismes, contre tous les grands inquisiteurs.
Pour l’équité et la dignité de l’homme. Pour la justice et la paix.
Et toujours pour être libre, et vivre libre.

Et pour les obtenir, l’homme doit se révolter. Jean Moulin se révolte, en se battant, pour l’art, pour la France.
Car la grandeur de la révolte est d’abord dans la puissance des forces auxquelles elle s’oppose.
Car ce fut d’abord un homme avant que d’être artiste et résistant…Un homme qui aimait l’art et la France.
Jean Moulin était fidèle à l’un comme à l’autre.

Sources notoires pour l’écriture de cet article : Centre du Patrimoine – Sus lu barri, Roger Isnard…

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